Mes salutations à Edgar Morin (8 juillet 1921-29 mai 2026)
Mes salutations à Edgar Morin (8 juillet 1921-29 mai 2026)
Societas Criticus, revue de critique sociale et politique, Vol. 28-02 - Éditos : www.societascriticus.com
Michel Handfield, M.Sc. en sociologie (2026-06-06)
J’ai découvert Edgar Morin grâce à Marie-Chantal Espinasse qui donnait le cours de « psychologie sociale » (1978) au Collège Marie-Victorin (cégep). C’était à ses débuts comme professeur, je crois. Vu mes intérêts, elle m’avait suggéré la lecture de La rumeur d’Orléans (1) pour mon travail de session. J’ai encore ce livre à la maison.
S’il me suit encore, c’est qu‘il n’y avait pas meilleur ouvrage pour se questionner sur les rumeurs autrefois et les « fake news » aujourd’hui, car cela relève du même principe.
La seule différence, c’est que certaines élites, maintenant, peuvent endosser, diffuser et même créer des « fake news »pour des raisons idéologiques ou pour en tirer un profit, comme de se faire élire par une large frange de la population qui croit davantage ces « vérités alternatives » que les faits. Aux États-Unis :
« Le complotisme est une véritable force politique. Si on se compare, avant l’élection de 2020 aux États-Unis, la théorie QAnon selon laquelle les démocrates kidnappaient, trafiquaient, agressaient et même mangeaient secrètement des enfants suscitait une forme ou une autre d’adhésion de (tenez-vous bien) 56 % des électeurs républicains (i)… » (2)
Cela rejoint la rumeur d’Orléans, qui a eu lieu quelque 50 ans auparavant (1969), en France :
« Au début de mai 1969, un bruit se répand à Orléans : des femmes ont disparu : six commerçants juifs les ont droguées ou piquées dans leurs salons d’essayage, évacuées par des caves et dirigées (en sous-marin?) vers des lieux de prostitution exotique… La rumeur s’enfle jusqu’à prendre, à la fin du mois, un caractère presque menaçant pour les « coupables ». Plusieurs d’entre eux voient leur magasin déserté, un climat de folie les entoure. Ils doivent alerter la police. » (3)
Ce n’est pas peu dire. Cela signifie que ces gens constituent un public pour les médias et une masse critique pour un parti politique ou des groupes idéologiques et religieux, par exemple. Alors, pourquoi ne pas les solliciter en allant dans le sens de ce qu’ils veulent bien croire et entendre? On diffuse d’ailleurs à satiété leurs opinions dans certains médias sociaux pour des raisons pécuniaires et de manipulation, car il n’y a pas de meilleurs clients que ceux qui réclament la « servitude volontaire » (4) si on leur donne ce qu’ils veulent entendre.
Si autrefois on tentait de tuer la rumeur, aujourd’hui, elle est devenue un outil de manipulation et de contrôle des masses par de grandes organisations médiaticotechnologiques, politiques et religieuses qui s’en servent à leurs profits. On ne la tue plus, mais on la diffuse à satiété pour que la majorité la répète à force de l’entendre ou de la lire. On espère qu’elle devienne ainsi la nouvelle vérité à la place des faits vérifiés et vérifiables ! Dans ce monde à l’envers, on croira le dictateur et le charlatan et on se méfiera de l’intellectuel et de la science.
Dernièrement, tu es parti, Edgar, mais on devrait mettre la lecture de La rumeur d’Orléans au programme de lecture du secondaire comme d’un classique. Quand on parle d’outils d’autodéfense intellectuelle (5), ce livre en est un.
Notes
1. Morin, Edgar, 1969, La rumeur d'Orléans, France : Seuil.
2. Patrick Lagacé, États-Unis : Les complotistes ont-ils gagné ?, La Presse, 20 mai 2026 :
3. Morin, Edgar, Op. Cit., arrière de couverture
4. La Boétie, 1576, Discours de la servitude volontaire :
https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire
5. Salutation au livre de Normand Baillargeon, 2005, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux éditeur.