Karl, que les choses ont changé !

 

Karl, que les choses ont changé !


Societas Criticus, revue de critique sociale et politique, Vol. 25-06, Éditos : www.societascriticus.com


Michel Handfield, M.Sc. sociologie (2023-12-01)


Je ne me rappelle plus exactement quand j’ai appris la formule de la dialectique (Thèse-Antithèse-Synthèse), mais c’était probablement dans un cadre marxien (1), soit dans un cours de philosophie au cégep ou dans mon cours sur Marx en sociologie (2). Bref, c’est loin, mais j’ai toujours trouvé cette idée de dialogue ou d’alternance entre deux pôles (thèse et antithèse) intéressante pour enfin en arriver à un point d’équilibre quelque part entre les deux (synthèse). Mais, cette idée, la dialectique, date d’avant Karl Marx :


« Elle aurait été inventée par le penseur présocratique Zénon d'Élée (i). Son emploi systématique dans les dialogues de Platon a popularisé l'usage du terme. » (3)


Cependant, Marx l’a reprise dans le cadre du matérialisme historique (4) :


« Le mouvement de l'histoire peut dès lors se résumer également sous une forme correspondant à la triade thèse-antithèse-synthèse : chaque mouvement (thèse) donne naissance à sa contradiction (antithèse), et il y a passage à l'échelon supérieur par la négation de la négation (synthèse). » (5)


Cette idée ne se retrouve pas que dans le marxisme. On la retrouve aussi dans l’évolution scientifique par exemple, qui n’est pas toujours un long chemin linéaire et tranquille. Cela passe souvent par des crises paradigmatiques avant d’en arriver à un consensus comme l’a montré Thomas Khun dans La structure des révolutions scientifiques (6).


Ce concept m’est toujours apparu comme un outil intéressant pour comprendre le changement et l’évolution. En politique, par exemple, un gouvernement va parfois trop loin d’un côté (thèse), alors une majorité de votes iront pour l’opposition (antithèse) au scrutin suivant. Si le gouvernement va trop loin dans ses réformes, on reviendra souvent à un gouvernement plus centriste par la suite qui devra rétablir un nouvel équilibre plus largement acceptable en conservant les changements qui font consensus, mais en corrigeant ou abolissant ce qui soulève le plus d’opposition. Un nouvel équilibre est donc visé et parfois atteint (synthèse).


C’est ainsi que s’explique l’évolution : par coups et contrecoups, car c’est rarement un processus linéaire, pour enfin trouver un point d’équilibre qui n’est pas un retour en arrière, mais bien un nouveau point qui recueille un large consensus, non l’unanimité par contre, pour un certain temps. Puis, ce point de changement sera un jour contesté et le processus recommencera.


Malheureusement, les choses ont changé avec les réseaux sociaux et les chambres d’écho. Aujourd’hui thèse et antithèse s’affrontent entre deux ou plusieurs camps adverses, quasi permanents, qui ne sont pas toujours prêts à se rapprocher. Quant à la synthèse, qui fait retrouver le point d’équilibre tout en permettant d’avancer, elle existe de moins en moins. On est plutôt dans une forme de polarisation et de confrontation permanente plutôt qu’un dialogue qui cherche à atteindre « un terme supérieur ». (7)


Chaque groupe se sent investi de la vérité absolue et ce dialogue opère de moins en moins. On est de plus en plus dans l’opposition constante et parfois violente entre thèse et antithèse. Les opposants ne cherchent plus de point d’entente, mais la confrontation permanente en se refermant sur leur groupe d’appartenance un peu comme le font les chambres d’écho sur les réseaux sociaux. Pensons aux trumpistes qui voudraient emprisonner les démocrates par exemple ! (8) Comment, alors penser rétablir un dialogue?


La dialectique s’est malheureusement envolée. On passe d’une extrême à l’autre et la violence peut remplacer le dialogue à tout moment. Cette polarisation politique n’a rien de rassurant pour la démocratie ni pour la science, soit dit en passant, où l’avis de camionneurs comptait autant que celle des scientifiques pour certains individus et groupes fortement polarisés en période de pandémie de la COVID-19 par exemple. Les institutions démocratiques et scientifiques sont d’ailleurs de plus en plus mises à mal au nom de croyances et d’idéologies. C’est triste pour la démocratie, même si elle n’est pas parfaite et devrait passer à un stade supérieur pour faire un clin d’œil à Marx.


Notes


1. Karl Marx a d’ailleurs écrit sur ce sujet dans The Poverty of Philosophy, Chapter Two : The Metaphysics of Political Economy :

https://www.marxists.org/archive/marx/works/1847/poverty-philosophy/ch02.htm


2. Les deux cours de philosophie où je me rappelle avoir vu Marx et différents auteurs, dont Alvin Toffler, au cégep : La condition humaine (Automne 1977) et Valeurs et idéologies (Hiver 1978); en sociologie, à l’Université de Montréal, j’ai eu trois cours spécifiques à des auteurs, soir Durkheim (Hiver 1980), Weber (Automne 1980) et Marx (Hiver 1981) sans oublier l’Épistémologie (Hiver 1981).


3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Dialectique


i : C'est du moins ce que prétend Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, livre III (sur Platon) ; mais il ajoute aussitôt après que « Platon, pour en avoir arrêté merveilleusement la forme, doit être considéré comme responsable, non seulement de sa beauté, mais encore de son existence ». Toujours selon Diogène Laërce, « si les dieux avaient une dialectique, ce serait celle de Chrysippe » (ibid., VII, ch.7).


4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Matérialisme_historique


5. Voir la section Vision dialectique de l’article précédent :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Matérialisme_historique#Vision_dialectique


6. KUHN, Thomas S., 1972, La structure des révolutions scientifiques, Paris : Flammarion.


7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Dialectique


8. « L'ancien président américain, inculpé à quatre reprises en quelques mois, se dit persécuté par les démocrates et Joe Biden. Lors d'une interview, il a donc promis qu'il serait dans l'obligation, s'il était réélu en 2024, de les emprisonner en retour. » Source : Théo Putavy, DONALD TRUMP S'ENGAGE À EMPRISONNER SES OPPOSANTS POLITIQUES EN CAS DE RÉÉLECTION EN 2024, BFMTV, 30/08/2023 :

https://www.bfmtv.com/international/amerique-nord/etats-unis/donald-trump-s-engage-a-emprisonner-ses-opposants-politiques-en-cas-de-reelection-en-2024_AN-202308300785.html






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